<<Aujourd'hui, c'est lorsqu'ils couvrent les banlieues que les journalistes s'exposent à des représailles physiques. Déjà en
2003, Vincent Kelner, reporter d’images de la chaîne publique France 2, avait été violemment frappé à coups de
poing et de pied par deux individus, alors qu’il réalisait un reportage à Créteil, dans le Val-de-Marne sur le lieu d’une fusillade ayant causé la mort d’un jeune homme. Le journaliste, victime
d’un traumatisme crânien, avait porté plainte et la chaîne s’était constituée partie civile. La police avait interpellé l’auteur présumé de cette agression.
Quelques mois plus tard, en mars 2004, Jérôme Florenville, preneur de son, Jean-Yves Charpin, cameraman, et Hervé Bouchaud, journaliste de l’émission "90 Minutes", sur la chaîne privée Canal+,
étaient agressés par des membres d’une école coranique sur laquelle ils réalisaient un reportage, à Grisy-Suisnes, dans la Seine-et-Marne. Les journalistes enquêtaient depuis six mois sur le
mouvement Tabligh (musulman, piétiste et prosélyte). Alors que ses confrères n’ont été que légèrement blessés, Jérôme Florenville, frappé à coups de manche de pioche, a été hospitalisé pour des
fractures multiples du nez et de la paroi orbitale. Les journalistes, ainsi que Canal +, ont porté plainte.
Mais c'est depuis les émeutes de novembre 2005 que la situation a pris une tournure plus inquiétante. En deux ans et demi, des dizaines de photographes, cameramen et reporters ont été
malmenés physiquement. Dans la nuit du 2 au 3 novembre 2005, une équipe de France 2 a été prise à partie à Aulnay-sous-Bois, en région
parisienne, par des dizaines de jeunes. Ils ont été contraints de quitter leur véhicule qui a ensuite été retourné puis incendié. Le 4 novembre, un journaliste reporter d’images de la chaîne
France 3, Mady Diawara, a reçu une pierre en plein visage alors qu’il effectuait un sujet sur la fin du ramadan à Montfermeil, en
Seine-Saint-Denis. Le 5 novembre 2005, une journaliste coréenne de la chaîne de télévision publique nationale KBS, Mihye Kim, a été agressée par cinq jeunes à Aubervilliers, alors qu’elle venait de
terminer des interviews avec des habitants, à proximité d’un entrepôt incendié la veille au soir.
En novembre 2007, Luc Bronner, reporter au Monde, a été agressé par un groupe de jeunes à Villiers-Le-Bel, dans le Val d'Oise. Lorsqu'il a annoncé
qu'il était journaliste, on lui a conseillé fermement de "dégager" avant de le frapper. Le lendemain, c'est une équipe de France 3 qui s'est fait
voler du matériel : Noé Salemn, cameraman, a été frappé au visage, aux cervicales, au genou, dans les reins, avant d'être traîné sur plusieurs mètres et de devoir lâcher sa caméra. Deux
journalistes de LaTeleLibre.fr ont également été blessés.Bertrand Schneider, chef d'agence du Parisien dans l'Essonne, explique que la presse écrite est moins visible, donc moins exposée. Cela ne l'a pas empêché de veiller à ce que les
locaux du journal ne soient pas identifiables comme tels depuis la rue. Aucune enseigne, aucun logo. "On est prudents. On sait que certains groupes de jeunes sont
particulièrement agressifs, donc on ne va pas les voir. Dans la journée, je peux aller sans problème aux Tarterets [quartier de Corbeil-Essonnes] ou aux Pyramides [quartier d'Evry]. Le soir, je
fais attention".
Cécile Chevallier, journaliste dans la même agence, a été agressée le 21 mars 2006. A l'époque, elle travaillait pour l'édition Seineet-Marne du Parisien. En pleine affaire du Contrat première embauche (CPE), elle se rend devant un lycée de Savigny-le-Temple pour prendre des photos de jeunes en train de mettre le feu à des
poubelles. "J'ai mis l'appareil photo sous mon manteau, bien caché. J'ai fait deux ou trois photos et je suis partie. Mais plusieurs mecs me sont tombés dessus et m'ont frappée. Ils ont pris les
clés de ma voiture et mon sac à main. Pendant ce temps, d'autres jeunes qui avaient l'air de lycéens, avec leur sac sur le dos, m'ont prise en photo avec leur téléphone portable. Ils m'ont traité
de 'sale pute de journaliste' avant de partir et de voler ma voiture", raconte Cécile Chevallier. La journaliste a porté plainte, mais aucun des agresseurs n'a été retrouvé. "Une semaine plus
tard, je suis retournée à Savignyle-Temple. J'avais peur, mais il était hors de question qu'il existe une zone de non-droit pour moi", ajoute-t-elle. Cette agression a changé sa manière de
travailler : "Jamais je n'aurais pensé qu'un tel truc pouvait m'arriver. Aujourd'hui, j'ai souvent la peur au ventre. L'autre jour, je devais couvrir un incendie aux Tarterets. J'y suis allée,
mais je n'étais pas fière". Elle est convaincue que ce genre de menaces et d'agressions se multipliera : "Avant, quand on allait dans les cités, dans les années 90, on était bien
accueilli.Aujourd'hui, c'est une question de territoire. On est assimilé à tout ce qui est étranger à la cité".
Après cette agression, la direction du Parisien a renforcé les consignes adressées à ses journalistes, les appelant à plus de prudence et les
incitant, par exemple, à ne pas se rendre seuls dans les cités difficiles et à privilégier les reportages le matin, plutôt qu'en fin de journée. Les journalistes font régulièrement appel à des
médiateurs ou des facilitateurs, souvent des associations implantées dans les cités. Bénédicte Agoudetsé, journaliste du Parisien dans le Val
d'Oise, couvre le turbulent secteur de Sarcelles, Villiers-le-Bel et Garges-les-Gonesse. Au lendemain d'une opération de police massive dans la ville, le 18 février 2008, qui a abouti à
l'arrestation de trente-cinq personnes soupçonnées d'être impliquées dans les violentes émeutes de novembre 2007, elle a été envoyée à la Zone d'aménagement concerté (ZAC) de Villiers-le-Bel, un
quartier sensible. "Mon chef m'a demandé de faire de l'ambiance. Je ne le sentais pas, mais j'y suis allée quand même. Je me suis retrouvée à la ZAC vers 18h30, au crépuscule. J'ai garé ma
voiture et fait rapidement quelques photos. De très loin, j'ai vu quelques jeunes devant un hall d'immeuble. Puis mon flash s'est déclenché.Je suis alors repartie en direction de ma voiture et là
j'ai entendu des gens courir derrière moi. Quelques instants plus tard, j'ai été ceinturée à la taille et j'ai senti qu'ils en voulaient à mon appareil photo. Je me suis débattue un peu et j'ai
levé la tête. Là, j'ai vu qu'ils étaient cagoulés. De peur, j'ai lâché prise et ils sont repartis aussitôt avec toutes mes affaires. J’étais entièrement dépouillée, mais j’ai pu aller porter
plainte au commissariat de Sarcelles. J'ai eu très peur. Ils étaient peut-être armés", raconte Bénédicte Agoudetsé. Auparavant, la jeune journaliste avait déjà été attaquée dans sa voiture au
Barrage de Pierrefitte, un lieu-dit où il est recommandé par les habitants de "ne pas s'arrêter au feu rouge le soir". "Ce ne sont pas des trucs gravissimes, mais c'est le cumul qui pèse", a
expliqué la journaliste du Parisien à Reporters sans frontières. Depuis, elle est retournée une fois à la ZAC de Villiers-le-Bel. Elle l’a fait "la
peur au ventre" même si tout s’est bien passé. Pour elle aussi, la situation se détériore. "Pendant les émeutes de 2007, il y avait 200 journalistes dans le coin. Des cars régies partout. Les
habitants avaient l'impression d'être au zoo", se souvient-elle. Pendant l'entretien, Bénédicte Agoudetsé est interrompue par un appel de son chef : "Ca chauffe à Sarcelles. Des lycéens cassent
des vitrines pour protester contre la suppression de postes dans l'éducation nationale. Il faut que j'y aille".>>
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