Laïcité : un héritage en péril
Par Daniel Lefeuvre et Michel Renard
Cela a commencé aux lendemains de la marche des Beurs, partie d’une cité de la banlieue lyonnaise, après de terribles tensions avec les forces de police. Le leader de l’association SOS-Minguettes à Vénissieux, et initiateur de la marche, Toumi Djaidja reçu par le président Mitterrand en décembre 1983, condamné puis gracié l’année suivante pour un vol avec violence qu’il niait avoir commis, semble désillusionné par une politique de gauche qui ne parvient pas à créer un véritable lien social et qui relègue les élites issues de l’immigration aux derniers rangs des appareils politiques et électifs. Toumi Djaidja transforme le local de SOS-Minguettes en lieu de prière et s’inscrit dans ce mouvement de création d’associations islamiques et de « mosquées » qui connaît une croissance exponentielle depuis la « révolution iranienne » de Khomeiny en 1979 et la libéralisation de la loi 1901 par le gouvernement de gauche en 1981. Une centaine de lieux de culte musulmans en 1977, plus de 900 en 1985. Aller prier ? Rien de répréhensible bien sûr. Mais le maillage du militantisme musulman qui se met en place pose deux problèmes : ces nouveaux militants religieux font le plus souvent allégeance aux conceptions d’un islam politique et hostile aux valeurs des sociétés occidentales, à commencer par la laïcité ; et il prolifère sur les carences d’un encadrement institutionnel qui socialisait les jeunes depuis les années d’après-guerre.
Elus sincères et sociologues lucides multiplient les alarmes : l’école n’intègre plus comme avant ; l’armée, après la suppression du service militaire obligatoire en mars 1997, n’est plus ce vecteur de patriotisme et de civilité qu’elle était ; la déshérence syndicale livre les travailleurs à eux-mêmes quand le chômage ne les abandonne pas à une assistance mentalement délétère. A cela s’ajoutent de nouveaux fléaux : la dissolution du lien familial, la ghettoïsation progressive des grands ensembles HLM, la montée d’une cohabitation conflictuelle avec les populations immigrées sur les lieux de résidence, les tensions interethniques, la prolifération d’une économie mafieuse souterraine alimentée par le trafic de drogue, la croissance vertigineuse de la délinquance et la banalisation de la violence... La France ne fait plus France. L’antiracisme moralisateur devient la seule grille de lecture des réalités sociales mais aussi politiques. L’attachement national est ridiculisé.
Désormais, l’allure et le vêtement distinguent, jusqu’à l’excès, du milieu ambiant : barbe fournie et qamis (chemise ample et longue) pour les uns, voile ceignant totalement le visage voire mu’tajibat couvrant le corps de la tête aux pieds, pour les autres. Les relais d’un « développement séparé » se mettent en place par les militants d’un islam fondamentaliste et globalisant : commerces d’alimentation halal, librairies « islamiques », associations de soutien scolaire ou d’apprentissage de l’arabe qui camouflent des lieux de mise en conditionnement idéologique et sectaire, « Congrès » annuel du Bourget organisé par l’UOIF (Union des organisations islamiques de France). Comment, dans ces conditions, le contact peut-il s’établir avec ces éléments qui considèrent toute entreprise extérieure à leurs conceptions comme menaçante pour leur intégrité, voire même pour leur salut, car « mécréante » ?
Les opérateurs institutionnels n’ont plus le choix qu’entre trois attitudes : baisser les bras, composer ou résister. Comment ne pas soupçonner que le désengagement de l’Etat, désormais à la recherche de partenaires-relais à moindres frais dans les banlieues, justifiait, sans le dire, l’implication décisive du ministère de l’Intérieur dans la création du Conseil français du culte musulman (CFCM) en 2002 ? Opération dans laquelle l’Etat laïque apparaissait à contre-emploi puisque générant lui-même une structure cultuelle... ! Opération au bilan négatif puisque dans le premier dossier sur lequel il intervenait, le CFCM se prononçait contre la loi interdisant le port de signes religieux ostensibles à l’école. Un tel pied-de-nez n’était pas une surprise pour ceux qui avaient suivi la genèse du CFCM. A l’automne 1999, en effet, le ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, lançait la « consultation » des associations musulmanes pour organiser le culte musulman sur le territoire français dans le cadre d’une négociation avec l’Etat - même si l’on affirmait le contraire en insistant sur le fait que ce sont les musulmans « eux-mêmes » qui devaient s’organiser. Le ministère soumettait aux protagonistes un texte d’approbation des principes fondamentaux de la République, de la laïcité et des libertés - texte dont rien n’était à négocier et dont la signature constituait le préalable à l’entrée dans le processus de « consultation ». A la demande de l’UOIF, pourtant, la mention du « droit à changer de religion ou de conviction » fut effacée de la « déclaration d’intention » ! On a argumenté officiellement en expliquant que la reconnaissance globale des Droits de l’homme suffisait et qu’il n’était pas nécessaire de mentionner un élément précis de ces droits. Tartufferie ! Car, si le « droit à changer de religion ou de conviction » figurait dans la première version du texte, c’est bien parce qu’on savait qu’il s’agissait d’un point litigieux, nécessitant une reconnaissance explicite. Et si cette formule, sur pression de l’UOIF, a été retirée, c’est qu’on a cédé à une interprétation liberticide du droit musulman qui associe ce droit à une apostasie sanctionnée par la mort ! Alors même que des intellectuels musulmans modernistes réclamaient « que toute ambiguïté soit levée et que le principe du droit à changer de religion ou de conviction soit réaffirmé par une claire adhésion à la suprématie du droit commun sur tout droit communautaire ». (Libération, 26 juin 2000.) suite sur le site du Nouvel Islam
Derniers Commentaires